Lors de sa conférence de presse, Claude Pero Luwara affirme que la police belge lui aurait demandé de mettre fin à ses activités journalistiques ou, s’il souhaitait les poursuivre, de cesser de critiquer le pouvoir de Kinshasa et le président Félix Tshisekedi.
Selon son propre témoignage, plusieurs réunions auraient été organisées dans les locaux des autorités et de la police belges. Il affirme également qu’un document lui aurait été présenté pour signature, par lequel il aurait dû prendre certains engagements concernant la poursuite de ses activités et ses critiques à l’égard du pouvoir congolais.
Ces déclarations sont sérieuses et méritent d’être clarifiées.
Il convient également d’appliquer la même exigence de rigueur aux accusations relatives aux agressions dont Claude Pero Luwara affirme avoir été victime. Établir qu’une agression a eu lieu et déterminer qui en porte la responsabilité sont deux questions différentes. Attribuer une agression à un gouvernement, à des services étatiques ou à des responsables politiques déterminés exige des éléments probants permettant d’établir ce lien : résultats d’enquête, éléments matériels, témoignages corroborés, identification des auteurs ou commanditaires, communications, documents judiciaires ou autres preuves vérifiables.
À ce stade, les accusations ou soupçons exprimés publiquement par Claude Pero Luwara quant aux éventuels commanditaires doivent donc être clairement distingués des faits indépendamment établis. Le fait d’être critique envers un gouvernement et d’être ensuite victime d’une agression ne suffit pas, à lui seul, à démontrer que ce gouvernement ou ses responsables en sont les auteurs ou les commanditaires. Une telle attribution doit reposer sur des preuves et, lorsqu’une enquête judiciaire est en cours, sur les éléments que celle-ci permettra éventuellement d’établir.
L’existence de versions contradictoires circulant publiquement sur les motivations de ces agressions renforce précisément la nécessité de laisser les enquêtes belges établir les responsabilités sur la base de faits vérifiables.
Cette distinction ne minimise en rien la gravité d’une agression ni le droit de la victime à la protection et à la justice. Elle répond simplement à une exigence fondamentale de rigueur : une allégation, même grave et publiquement formulée, ne devient pas un fait établi sans éléments permettant de la corroborer.
La même prudence doit s’appliquer aux déclarations de Claude Pero Luwara concernant la police belge. Il convient de distinguer ce qu’il affirme publiquement de ce qui est, à ce stade, indépendamment établi. L’existence et le contenu exact du document qu’il dit avoir refusé de signer devraient notamment être rendus publics ou confirmés par les autorités concernées avant que l’on puisse présenter ses déclarations comme reflétant une décision officielle des autorités belges.
On peut cependant rappeler un fait établi et documenté : en mai 2022, l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC) avait radié Claude Pero Luwara de la corporation des journalistes et lui avait retiré sa carte professionnelle. Cette décision congolaise doit néanmoins être distinguée juridiquement de ce que Luwara affirme aujourd’hui concernant la police belge.
En l’absence d’éléments supplémentaires, rien ne permet d’établir un lien juridique ou administratif entre les deux situations.
L’affaire soulève dès lors plusieurs questions qui méritent des réponses documentées : quel est exactement le document que Claude Pero Luwara affirme avoir reçu ? Quelle autorité belge l’aurait rédigé ? Quelle est sa base juridique ? Que lui demandait-il précisément ? S’agissait-il d’une recommandation, d’un avertissement, d’un engagement volontaire ou d’une décision administrative contraignante ? Et quelle est la position officielle de la police et des autorités belges sur les déclarations de Luwara ?
Une autre question devient particulièrement importante.
Claude Pero Luwara a déclaré publiquement qu’il entendait contester ce qu’il présente comme une décision de la police belge et poursuivre son activité. Si tel est le cas, quelles pourraient être les conséquences juridiques de cette décision pour lui ?
Luwara affirme bénéficier du statut de réfugié en Belgique. Or, le simple fait de continuer une activité journalistique ou de critiquer un gouvernement étranger ne permet pas, à lui seul, de conclure qu’un réfugié perdrait automatiquement son statut ou son droit de séjour en Belgique.
Le droit belge prévoit des procédures et des motifs précis pour le réexamen ou le retrait d’une protection internationale. Un éventuel retrait doit faire l’objet d’une procédure individuelle par les autorités compétentes. Il ne faudrait donc pas confondre un éventuel désaccord avec la police, le refus de signer un document et une décision formelle concernant le statut de réfugié ou le droit de séjour.
C’est précisément pour cette raison que le document évoqué par Claude Pero Luwara devient la pièce centrale de cette affaire.
S’il affirme vouloir contester ce qui lui a été demandé, il faudrait d’abord déterminer ce qu’il conteste juridiquement. Existe-t-il véritablement une décision administrative ? Peut-elle faire l’objet d’un recours ? Le document contient-il une conséquence explicite en cas de refus de signature ? Son statut de réfugié ou son titre de séjour y sont-ils mentionnés ?
Sans connaître ce document, toute affirmation selon laquelle Luwara risquerait nécessairement de perdre son statut de réfugié ou d’être contraint de quitter la Belgique serait prématurée.
La publication du document évoqué par Claude Pero Luwara ainsi qu’une réaction officielle des autorités belges permettraient donc de franchir une étape essentielle : passer des déclarations et accusations publiques à l’établissement précis des faits et de leur portée juridique.
Il en va de même concernant les agressions qu’il dénonce : leur gravité justifie une enquête approfondie et la protection de la victime, mais l’identification des auteurs matériels et d’éventuels commanditaires doit procéder de preuves vérifiables et non de la seule succession des événements ou de soupçons.
C’est seulement à partir de ces différents éléments qu’il sera possible de déterminer ce que signifie réellement son annonce de poursuivre ses activités malgré la position qu’il attribue à la police belge, quelles conséquences juridiques éventuelles pourraient en découler pour son statut et son séjour en Belgique, et ce que les enquêtes permettent effectivement d’établir concernant les agressions dont il dit avoir été victime.
Éric Kamba
Analyste en relations internationales et chercheur sur les questions géopolitiques, de gouvernance, de diplomatie et de résolution des conflits dans la région des Grands Lacs