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Affaire Pero Luwara : Olivier Kamitatu, l’accusation politique ne peut pas précéder l’enquête

Face à une agression aussi grave, la condamnation doit être unanime. Mais condamner la violence ne signifie pas désigner un commanditaire avant même que la police et la justice belges aient établi les faits.

Par Éric Kamba
Géostratège, analyste des relations internationales et président de Congo Action pour la Diplomatie Agissante (CADA)

L’agression dont le journaliste congolais Claude Pero Luwara aurait de nouveau été victime en Belgique est grave et doit être condamnée sans ambiguïté. Aucun journaliste, opposant, militant ou citoyen ne devrait être victime de violences en raison de ses opinions, de ses activités ou de ses prises de position.

Mais précisément parce que les faits sont graves, ils exigent de la responsabilité.

La tribune publiée par Olivier Kamitatu, dans laquelle il évoque une « répression transnationale » et inscrit l’agression de Pero Luwara dans un ensemble de pressions qu’il attribue au pouvoir de Kinshasa, soulève à cet égard une question essentielle : peut-on suggérer la responsabilité d’un gouvernement alors que l’enquête sur cette nouvelle agression n’a pas encore déterminé qui en sont les auteurs et encore moins les éventuels commanditaires ?

Nous pensons que non.

Condamner d’abord, enquêter ensuite, accuser sur la base des faits

La prudence n’est ni une défense du gouvernement congolais ni une négation de la souffrance de la victime.

Elle est simplement une exigence de l’État de droit.

Les faits se sont produits en Belgique. C’est donc d’abord aux services de police, au parquet et, le cas échéant, aux juridictions belges d’identifier les agresseurs, de déterminer leurs motivations et de rechercher d’éventuels commanditaires.

Si cette enquête devait établir l’implication d’agents, d’intermédiaires ou de responsables liés aux autorités congolaises, les conséquences devraient naturellement être tirées avec toute la rigueur nécessaire.

Mais si l’enquête devait révéler une autre origine — politique, personnelle, criminelle ou autre — il faudrait également avoir l’honnêteté de l’accepter.

C’est cela, rechercher la vérité.

On ne peut pas demander à la Belgique d’enquêter tout en semblant lui fournir à l’avance la conclusion à laquelle son enquête devrait aboutir.

Monsieur Kamitatu, la gravité de l’accusation impose la retenue

Olivier Kamitatu est un acteur politique expérimenté. Il sait donc mieux que beaucoup que les mots employés dans le débat politique international ont un poids.

Évoquer une politique de « répression transnationale » imputable à Kinshasa n’est pas une accusation ordinaire.

Une telle qualification suggère l’existence d’une politique organisée ou d’un mécanisme permettant à un État de poursuivre ses adversaires au-delà de ses frontières.

Si des éléments matériels permettent de soutenir une telle thèse, ils doivent être communiqués aux autorités belges et examinés.

Mais une hypothèse politique, aussi plausible puisse-t-elle paraître à celui qui la formule, ne devient pas une preuve parce qu’elle est répétée dans une tribune.

C’est pourquoi nous appelons Olivier Kamitatu à la retenue.

Laissons la Belgique enquêter.

Laissons les caméras, les témoignages, les constatations médicales, les auditions, les investigations téléphoniques et les autres éléments matériels éventuellement disponibles parler.

Et lorsque les enquêteurs auront établi les responsabilités, chacun pourra alors commenter les faits sur une base objective.

Le précédent de 2025 doit justement nous apprendre à respecter la justice

Il faut également éviter une confusion.

L’agression subie par Pero Luwara en août 2025 a donné lieu à une procédure judiciaire en Belgique. Des hommes poursuivis dans cette affaire ont depuis été condamnés.

Cette décision doit être respectée.

Mais une décision judiciaire concernant une agression antérieure ne permet pas automatiquement d’identifier les auteurs ou les commanditaires d’une nouvelle agression.

Chaque affaire possède ses faits, ses auteurs, son mobile et ses preuves.

C’est précisément parce que la justice belge a déjà démontré qu’elle était capable d’enquêter, de poursuivre et de condamner dans une affaire concernant Pero Luwara qu’il faut aujourd’hui lui permettre de travailler à nouveau sans transformer l’espace politique et médiatique en tribunal parallèle.

Nous avions déjà appelé à la prudence

Cette question n’est d’ailleurs pas nouvelle.

Dans une précédente tribune intitulée « Affaire Pero Luwara : quand des versions contradictoires rappellent l’importance de la prudence », nous avions déjà attiré l’attention sur la nécessité de distinguer les accusations des faits établis.

À l’époque, une version présentée notamment par la journaliste Bibi Kapinga évoquait un possible différend d’ordre privé et faisait état d’allégations relatives à une relation personnelle.

Nous avions alors expressément refusé de considérer cette version comme une vérité.

Pourquoi ?

Parce qu’elle n’était pas judiciairement établie.

Nous appliquons aujourd’hui exactement le même principe.

Nous ne disons pas que Bibi Kapinga avait raison. Nous ne disons pas davantage que Pero Luwara ou Olivier Kamitatu ont tort sur l’origine de la nouvelle agression.

Nous disons quelque chose de beaucoup plus simple : nous ne savons pas encore.

Et lorsque l’on ne sait pas, la responsabilité commande de ne pas transformer une hypothèse en certitude.

Attention à l’instrumentalisation politique d’une agression

Il existe aujourd’hui un danger supplémentaire : celui de voir chaque événement impliquant un opposant congolais à l’étranger immédiatement intégré dans le conflit politique interne de la RDC.

Cette mécanique est dangereuse.

Une agression devient immédiatement une affaire d’État. Une suspicion devient une accusation. Une accusation est reprise sur les réseaux sociaux. Quelques heures plus tard, elle devient, dans l’esprit d’une partie de l’opinion, une « vérité » internationale alors même que les enquêteurs n’ont parfois pas encore entendu tous les témoins.

Ce n’est pas ainsi que fonctionne un État de droit.

Et cela vaut pour tout le monde : pouvoir comme opposition.

La démocratie donne le droit de critiquer Félix Tshisekedi, son gouvernement et les institutions congolaises. Elle donne également le droit de dénoncer les violations des droits humains lorsqu’elles sont documentées.

Mais l’opposition politique ne dispense personne de l’exigence de preuve.

Être opposant ne transforme pas une supposition en fait. Être journaliste ne transforme pas une conviction en preuve. Et défendre le gouvernement ne donne pas davantage le droit de nier une agression dont la réalité serait établie.

La Belgique doit aller jusqu’au bout

Il faut donc demander une chose très simple : une enquête belge complète, indépendante et transparente.

Qui a agressé Pero Luwara ?

Pourquoi ?

Les agresseurs ont-ils agi seuls ?

Ont-ils été rémunérés ?

Existe-t-il un commanditaire ?

S’agit-il d’un mobile politique, d’un règlement de comptes, d’un différend personnel ou d’une autre motivation ?

Existe-t-il un lien avec les précédentes agressions ?

Voilà les questions auxquelles l’enquête doit répondre.

Et si les investigations conduisent vers Kinshasa, que les responsabilités soient établies.

Si elles conduisent ailleurs, que cette vérité soit également reconnue.

Ne mêlons pas prématurément cette affaire aux relations entre la Belgique et la RDC

Olivier Kamitatu va encore plus loin en reliant cette affaire à la perspective d’une éventuelle visite du roi Philippe en République démocratique du Congo.

Cette approche mérite elle aussi de la prudence.

Les relations entre la Belgique et la RDC sont des relations d’État à État, construites autour d’une histoire complexe, d’intérêts diplomatiques, économiques, sécuritaires et humains importants.

Conditionner politiquement une relation bilatérale sur la base d’une responsabilité qui n’a pas encore été judiciairement établie risque de faire précisément ce qu’il faudrait éviter : transformer une enquête criminelle en instrument de confrontation diplomatique avant même d’en connaître les conclusions.

Que la Belgique protège les réfugiés, journalistes et opposants présents sur son territoire : absolument.

Qu’elle enquête sur toute violence politique présumée : évidemment.

Mais que la justice établisse d’abord qui a fait quoi.

La vérité n’a pas besoin de précipitation

Notre position demeure donc celle que nous avions déjà défendue : la prudence n’est pas le silence et elle n’est certainement pas l’impunité.

Elle est la condition de la crédibilité.

Nous condamnons l’agression de Pero Luwara et souhaitons que toute la lumière soit faite.

Mais nous refusons également qu’un gouvernement, une institution ou une personne soit désigné comme commanditaire sans éléments probants établissant sa responsabilité.

À Olivier Kamitatu comme à tous les responsables politiques congolais, nous lançons donc un appel simple : laissez la police et la justice belges faire leur travail.

Si Kinshasa est impliqué, que les preuves le démontrent.

Si d’autres acteurs sont impliqués, que les preuves le démontrent également.

Car la vérité ne doit appartenir ni au pouvoir ni à l’opposition.

Elle doit appartenir aux faits.

Et dans une démocratie digne de ce nom, ce sont les faits qui doivent conduire à l’accusation — jamais l’accusation qui doit déterminer les faits.

Éric Kamba
Géostratège, analyste des relations internationales et président de Congo Action pour la Diplomatie Agissante (CADA)

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