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Deuxième mandat de la RDC au Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine :

Bouée diplomatique ou tournant stratégique ?

Par Éric Kamba

Géostratège et analyste des questions africaines

La République démocratique du Congo vient d’être réélue pour un nouveau mandat de deux ans au sein du Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine. À première vue, l’annonce peut sembler protocolaire, presque routinière. Pourtant, dans le contexte actuel — guerre persistante à l’Est, économie de prédation, rivalités régionales et compétition mondiale pour les ressources stratégiques — ce mandat dépasse largement la simple représentation institutionnelle.

Il pose une question fondamentale : la RDC entre-t-elle dans une nouvelle phase d’affirmation stratégique, ou reste-t-elle prisonnière d’un cycle diplomatique sans effets concrets ?

Une reconnaissance… mais aussi un test de crédibilité

Être réélu au CPS signifie que les États africains considèrent la RDC comme un acteur central dans l’architecture sécuritaire du continent. Mais cette reconnaissance est ambivalente : elle consacre une importance géopolitique indéniable tout en exposant une fragilité persistante.

Comment un pays encore en proie à l’insécurité chronique peut-il prétendre contribuer à la paix continentale ?
Comment transformer une posture défensive — celle d’un État agressé et pillé — en leadership régional crédible ?

Ce mandat sera un test. Non seulement pour la diplomatie congolaise, mais pour la capacité de l’État à articuler une stratégie cohérente entre politique intérieure et action extérieure.

La région des Grands Lacs : moment de vérité

Depuis plus de deux décennies, l’Est de la RDC est le théâtre d’une guerre aux ramifications régionales. Dialogue, cessez-le-feu, reprise des hostilités : le cycle se répète.

Si ce nouveau mandat se limite à des déclarations et des communiqués sans mécanismes contraignants, alors la balle ne bougera pas. Le surplace institutionnel continuera.

En revanche, si Kinshasa utilise ce siège pour :
   •   Exiger des mécanismes africains de vérification et de suivi,
   •   Mettre à l’agenda continental la question des soutiens extérieurs aux groupes armés,
   •   Promouvoir une doctrine claire : pas de paix sans responsabilité, pas de stabilité sans respect des frontières,

alors ce mandat peut devenir un levier de rééquilibrage politique dans les Grands Lacs.

La crédibilité du CPS lui-même est en jeu. Si l’Afrique échoue à défendre l’intégrité territoriale d’un de ses plus grands États membres, elle affaiblit le principe même de souveraineté continentale.

L’Afrique face à son propre miroir

La crise congolaise n’est pas seulement congolaise. Elle est un baromètre de la maturité institutionnelle africaine.

L’Union africaine a proclamé le principe de “solutions africaines aux problèmes africains”. Or, la RDC est l’un des dossiers où cette doctrine est mise à l’épreuve.

Un succès renforcerait l’autorité normative du continent.
Un échec banaliserait l’usage indirect de groupes armés comme instruments de politique régionale.

La RDC, par sa taille, ses ressources et sa position stratégique, est un pivot. Sa stabilisation est un test systémique pour l’Afrique.

Le monde observe : du “terrain” à l’acteur

Dans le contexte mondial actuel — transition énergétique, minerais critiques, chaînes d’approvisionnement stratégiques — la RDC n’est plus un pays périphérique. Elle est un centre d’intérêt global.

Mais il existe une différence majeure entre être un espace convoité et être un acteur respecté.

Ce mandat au CPS offre à la RDC l’opportunité de passer d’objet géopolitique à sujet stratégique.
De subir les narratifs extérieurs à les structurer.
D’être discutée à être décisionnaire.

Toutefois, la souveraineté ne s’affirme pas uniquement à Addis-Abeba. Elle se construit à Kinshasa, à Goma, à Bukavu, à Bunia.

Bouée de sauvetage ? Oui… sous conditions

Peut-on considérer ce mandat comme une bouée diplomatique ?

Oui, dans la mesure où il offre :
   •   Une tribune continentale permanente,
   •   Une capacité d’initiative politique,
   •   La possibilité de bâtir des coalitions africaines,
   •   Un levier pour internationaliser juridiquement et politiquement les violations subies.

Mais non, si cette position devient un trophée symbolique sans transformation interne.

Un siège ne remplace pas une armée réformée.
Un mandat ne remplace pas une justice indépendante.
Une déclaration ne remplace pas une stratégie nationale claire.

Ce que la RDC doit faire maintenant

Pour que la balle bouge réellement, plusieurs priorités s’imposent :

  1. Arriver avec un plan

La RDC doit proposer au CPS une feuille de route précise :
objectifs, mécanismes de suivi, calendrier, seuils de responsabilité.

  1. Couper l’économie de guerre

Traçabilité des minerais, lutte contre la contrebande, poursuites judiciaires ciblées, coopération régionale structurée.

  1. Réformer la gouvernance sécuritaire

Chaîne de commandement claire, discipline, transparence budgétaire, lutte contre les complicités internes.

  1. Construire des alliances intelligentes

Coalitions africaines fondées sur des intérêts partagés, diplomatie proactive, communication stratégique maîtrisée.

  1. Restaurer la crédibilité intérieure

La souveraineté commence par l’autorité de l’État sur son propre territoire.

Le véritable enjeu

Hier, la RDC était perçue comme un pays en chaos, fragmenté par la guerre et vulnérable aux prédateurs.

Aujourd’hui, elle a l’occasion de démontrer qu’elle peut transformer sa centralité géographique en centralité diplomatique.

La question n’est pas seulement de savoir si la balle bouge.
La question est de savoir si le Congo décide enfin de la pousser lui-même.

Ce deuxième mandat au Conseil de paix et de sécurité peut être un tournant stratégique.
Mais un tournant ne devient historique que lorsqu’il s’accompagne d’une volonté politique ferme, d’une vision claire et d’une discipline nationale cohérente.

La souveraineté ne s’octroie pas.
Elle se construit, se défend et s’impose.

Éric Kamba
Géostratège et analyste des questions africaines
Auteur de Le Pouvoir caché de la diplomatie informelle

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